Gavin COCKS, fondateur de l’Association GASP/Afrique du Sud
(« des jeux auxquels les enfants ne devraient pas jouer »).

Bonjour à tous et merci beaucoup à Françoise de m’avoir invité et de me donner ainsi l’occasion d’être ici avec vous, non seulement pour partager mon expérience en Afrique du Sud mais aussi pour apprendre ce que font d’autres personnes et tous les intervenants de qualité réunis pour ce colloque.

Mon parcours a commencé en 2004 lorsque mon fils Edwin a perdu la vie. Nous avons pensé au suicide pendant 3 ou 4 ans. Je n’acceptais pas cette idée mais je voulais comprendre pourquoi Edwin s’était ôté la vie. J’ai passé pas mal de temps à étudier toutes les possibilités en Afrique du Sud puis j’ai dû me tourner vers l’étranger, car personne ne connaissait le jeu du foulard dans mon pays. C’est à la suite de mes recherches que l’une des amies de mon fils est venue nous voir pour nous dire «Monsieur et Madame Cocks, nous avions l’habitude de jouer au jeu du foulard ensemble.» C’était 4 ans après sa mort et c’était la première fois que je pouvais dire avec certitude «Voilà la raison de son décès, mon fils est mort du jeu du foulard».

J’ai alors décidé que je devais partager avec d’autres parents et enfants tout ce que j’avais appris pendant les 3 à 4 années précédentes. Ce que je voulais, c’était sensibiliser et conseiller les communautés d’Afrique du Sud concernant le jeu du foulard. J’ai créé 2 présentations PowerPoint, l’une pour les enfants, l’autre pour les adultes. Leur différence est que celle destinée aux parents montre exactement ce que font les enfants. J’ai pris des vidéos sur You Tube et d’autres réseaux sociaux pour leur montrer les différentes manières dont jouent les enfants. Je fais en sorte qu’ils sachent que la mort par strangulation peut être réelle et que c’est bel et bien une réalité, et qu’ils réalisent que leurs enfants peuvent trouver ces vidéos sur Internet. J’énumère ensuite les raisons pour lesquelles les enfants jouent au jeu du foulard, les différents effets euphoriques que cela leur procure, les vertiges. J’essaie aussi de leur expliquer que ces jeux n’entraînent pas seulement la mort mais qu’ils peuvent avoir des conséquences désastreuses comme des dommages cérébraux permanents, une hémorragie cérébrale ou une rupture d’anévrisme etc.

Depuis 2010, j’ai fait environ 40 présentations par an, soit entre 160 et 200 écoles à travers le pays. Le problème en Afrique du Sud, c’est que le pays est immense. L’endroit le plus éloigné où je suis allé faire une séance de prévention se trouvait à 2100 km de chez moi. Nous n’avons aucune aide du gouvernement, cela ne les intéresse pas, le département de l’instruction publique estime que je vais donner des idées aux enfants lorsque je vais dans les écoles et nous devons nous battre pour aller dans les écoles, même là où il y a eu un problème ou un décès.

Après ma présentation, les parents sont habituellement choqués et incrédules. L’un des intervenants a parlé hier du problème de la participation insuffisante aux réunions organisées, nous avons le même
problème chez nous. Certains parents qui sont venus à la soirée organisée dans l’école de leurs enfants demandent au chef d’établissement pourquoi ce n’est pas obligatoire pour tous les parents, pourquoi tous les parents ne sont pas là, la salle devrait être pleine, car ils estiment que tous les parents devraient  comprendre et savoir ce que font leurs enfants à l’école et à la maison. Avant la réunion, bien des parents pensaient qu’ils n’avaient pas besoin de venir mais après, ils estimaient que ces réunions devraient être obligatoires, pour tous les parents. J’essaie de faire les présentations pour les enfants et pour les parents le même jour.

Celles des enfants se font pendant les heures de classe. Je ne montre aucune vidéo aux enfants et ne leur explique pas comment jouer mais j’essaie d’obtenir des informations de leur part: est-ce qu’ils jouent à ces jeux ?  Quand et comment ils y jouent ?  Jouent-ils tout seuls ou en groupe ?  Que ressentent-ils et ont-ils envie d’y jouer à nouveau ?

Ils savent comment y jouer, beaucoup d’entre eux ont déjà vu des copains le faire ou l’ont fait eux-mêmes. L’un des plus grands problèmes que je rencontre est la multitude de noms donnés à ces jeux. Même chez nous, en Afrique du Sud, dans différentes régions, ces jeux ont des noms différents. Si je parle du jeu du foulard, ils ne savent pas de quoi je parle. Il faut que je dise «Avez-vous vu un copain s’évanouir?  Pourquoi s’est-il évanoui ?»

Et c’est là seulement qu’ils comprennent de quoi je parle. Les informations les plus précises viennent des enfants de 10 à 12 ans. Ils se sentent plus libres de parler. Je pense que les plus grands ont un peu
peur et craignent d’en dire trop et de causer des problèmes à leurs copains. Nous avons remarqué que les enfants ne font pas le lien entre la strangulation et le jeu du foulard, avec le fait que la strangulation peut être l’étape suivante après la pratique en groupe où ils se compriment le cou à tour de rôle. Ils pensent qu’ils jouent seulement et ne croient pas qu’ils peuvent devenir accros au jeu du foulard. Je ne suis pas sûr de la différence entre le besoin très pressant et l’addiction. Ont-ils très envie d’y jouer ou sont-ils accros à ce jeu?

J‘ai découvert aussi que les enfants ont besoin d’avoir des conséquences concrètes devant les yeux. Ils ne se sentent pas concernés par le fait que les cellules de leur cerveau soient progressivement détruites ou que quelques vaisseaux éclatent sur leurs joues ou dans leurs yeux. Ils le sont plus par le risque de tomber dans le coma et de ne plus être la même personne qu’auparavant. C’est la raison pour laquelle je leur montre des vidéos d’enfants qui ont des dommages cérébraux permanents ou d’autres cicatrices physiques. Je pense par exemple à José, on le trouve sur Internet. Tout ce que je montre vient d’Internet, donc si quelqu’un veut aller vérifier, il peut le faire. José a une cicatrice tout le long du visage, sa sœur explique «Mon frère est sorti en courant de la maison avec son visage dans les mains», les enfants se souviennent de ce genre de choses. Ils s’en souviennent mieux après l’avoir vu. Je leur montre la vidéo d’un enfant en fauteuil roulant dont le cerveau a subi des dommages irréparables après avoir été privé d’oxygène. Cette vidéo montre comment il a dû réapprendre à marcher. Son frère jumeau est interviewé et dit qu’il ne faut pas jouer à ça.

J’axe mes deux présentations, celle pour les parents et celle pour les enfants, sur le côté émotionnel des choses, j’essaie de leur expliquer à quel point la vie de famille est importante, combien il est essentiel de faire partie de la vie de nos enfants.

Beaucoup de parents ne savent pas comment parler à leurs enfants. Ils ne savent pas que dire, c’est souvent ce qu’ils m’expliquent. Je commence avec les plus jeunes qui me disent «Mon fils ou ma fille n’a
que 5 ans». Je leur réponds: «Dites à votre enfant que nous avons des parties intimes et que personne ne doit y toucher. Votre cou et votre gorge sont eux aussi des parties intimes. Personne ne doit vous toucher ou toucher à votre capacité de respirer, commencez par ça.» Demandez aux enfants plus grands ce qu’ils savent sur l’évanouissement. Je pense que dès lors que vous avez une idée de ce qu’ils savent, vous pouvez décider de leur en dire plus. Rappelez-vous qu’il est mieux que ce soit vous qui le fassiez plutôt que leurs copains. Avec les enfants plus petits et leurs parents, je dis toujours: «Quand vos enfants sont petits, à 3 ou 4 ans, lorsqu’ils tirent sur votre pull ou sur votre chemise en disant «Papa, Papa» ou «Maman, Maman», écoutez-les. En les ignorant à cet âge-là, lorsqu’ils auront 12, 13 ou 14 ans, ils auront déjà assimilé le fait que Papa et Maman ne vont pas répondre à leurs questions, donc ils vont les poser à leurs copains.

J’aime dire aux parents à quel point la vie de famille est importante et à quel point il est important de passer du temps de qualité avec eux. L’argent n’est pas tout et ne peut pas remplacer l’amour et l’attention accordée à un enfant. Peu importe l’argent que vous aviez à la banque le 8 juin 2014 par exemple, le résultat serait le même si vous perdiez un enfant.

Nous avons eu la chance d’avoir de bons rapports avec notre fils et d’avoir beaucoup de bons souvenirs. Alors, je leur dis «Arrêtez de courir derrière l’argent et les choses matérielles. Regardez ce que vous
avez de plus précieux, vos enfants. Vous ne savez pas ce qui pourrait arriver demain. Je suis heureux d’avoir eu des moments merveilleux avec mes enfants. Et ces moments inoubliables m’aident à avancer.»

En ce qui concerne mes présentations, j’ai remarqué certaines particularités lorsque j’ai essayé d’avoir de l’aide pour les séances de prévention. J‘ai eu par exemple un groupe d’une trentaine d’enfants avec
un psychologue, puis d’autres personnes ont voulu m’aider et parler eux aussi. Nous avons posé la question à un groupe «Si John était là devant vous et vous avait tenu exactement le même discours que Gavin, qu’auriez-vous pensé ?» La réponse a été très intéressante. Les enfants ont dit qu’ils auraient eu envie d’essayer si c’était John qui leur avait parlé, parce qu’il n’a pas de problème. Il va bien, il a l’air bien dans sa peau, il est fort mentalement alors que quand ils me voient moi, ils voient que j’ai perdu mon fils, ils le comprennent, cela rend les choses réelles. Avec quelqu’un qui n’a pas perdu d’enfant ou chez lequel ils ne voient pas de changement notable, il n’y a pas de problème pour eux et ils seraient peut-être plus tentés d’essayer le jeu.

Personnellement, je pense que j’élargirai le cercle des personnes qui m’aident si ce sont des personnes qui ont perdu quelqu’un ou dont un proche garde des séquelles à vie.
Au fil du temps, j’ai également découvert que le corps médical, les médecins, le personnel paramédical, les services d’urgence, les ambulanciers ne connaissent pas ou ne savent ce qu’est le jeu du foulard. J’ai passé deux jours avec le personnel paramédical de ma ville et de Johannesburg à essayer de comprendre ce qui était arrivé à mon fils. Ils ne comprenaient pas qu’on puisse mourir en attachant une ceinture à la poignée d’une porte. J‘ai essayé de parler aux urgences mais nous n’avons pas de chance, ils ne sont pas intéressés, nous ne sommes que des parents, quelqu’un qui demande qu’on s’intéresse à lui, voilà, à mon sens, ce qu’ils pensent.

Je ne sais pas pourquoi mais je me heurte sans arrêt à des portes fermées. Il en va de même avec les
écoles, parce qu’elles ont peur que l’on déclenche quelque chose. Elles sont souvent choquées quand les enfants lèvent le doigt quand on leur demande s’ils ont déjà vu un copain s’évanouir et qui d’entre eux a déjà vu un copain faire s’évanouir un autre copain. Il n’y a pas une seule école, et comme je vous l’ai dit, et j’en vois une quarantaine par an, où aucun enfant ne connaissait le jeu du foulard. Je dirais qu’entre 10% et 70% à 80% des enfants savent ce que c‘est. Il faut simplement que nous puissions aller parler dans les écoles pour leur faire prendre conscience de l’importance et de la gravité du problème, car ils n’en ont aucune idée. Comme je l’ai dit, nous avons un problème avec les parents qui ne viennent pas aux réunions mises en place et je ne sais pas comment cela pourrait bien changer.

Pour conclure, je voudrais dire qu’il est très, très difficile de faire son deuil, je ne crois pas qu’il y ait de manière juste ou fausse de faire son deuil, tout comme je ne pense pas qu’il y ait une bonne manière ou une mauvaise manière de faire de la prévention. Il faut sensibiliser le plus grand nombre possible de personnes, leur faire prendre conscience de ce qui se passe et de ce que font nos enfants.

Mon principal objectif est d’essayer d’améliorer la vie familiale, les parents doivent se rendre compte que nos enfants sont ce que nous avons de plus précieux et que nous pouvons les perdre à tout moment. Ils ne savent pas ce que c’est de ne plus avoir son enfant.

Une famille est venue me voir un jour en me disant «Nous avons un gros problème», car un soir, ils avaient découvert que leur enfant n’avait pas passé la nuit à la maison. Je leur ai répondu «Quelle chance vous avez, cela n’est arrivé qu’une fois, ce qui veut dire qu’il a vous a écoutés et qu’il a compris». «Moi, mon fils ne dort plus jamais à la maison».

Ne remettez jamais à demain ce que vous pouvez faire aujourd’hui.

Merci de m’avoir écouté et encore merci de m’avoir invité à ce colloque.

Transcription et traduction de Fabienne Tosi

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