David le BRETON professeur chercheur anthropologue – Université Marc Bloch, Strasbourg .

Le jeu du foulard consiste à provoquer un moment de séisme sensoriel avant de revenir à soi ou d’être réanimé par les amis. L’anoxie est un moment d’entre-deux, de suffocation agréable, produisant des sensations fortes et le sentiment d’être à la hauteur. Ce jeu n’est pas une aberration, une anomalie surgissant ces dernières années d’une génération privée de repères et devenue imprévisible. Il est à l’inverse connu de longue date sous maintes variantes. En outre, cette quête de vertige est profondément dans l’air du temps. Elle anime ainsi une série d’activités physiques et sportives fortement valorisées depuis le courant des années quatre-vingt. Ces entreprises impliquent une relation imaginaire et réelle au risque. Elles témoignent d’un affrontement symbolique à la mort qui leur donne une force, voire même une valeur d’épreuve personnelle propre à relancer le goût de vivre : vitesse, glisse, saut en élastique, quête de sensations intenses…

Ces modes organisés du vertige sont pluriels, ce sont des formes ludiques de relation au monde où l’acteur se met imaginairement ou réellement en danger, atteint le déséquilibre convoité, en abandonnant les prises qui le reliaient solidement au sol. En brouillant les repères, en créant le désordre provisoire des coordonnées qui permettent de s’orienter au fil du quotidien, il s’agit de « s’éclater ». Le terme explicite d’une volonté d’élargissement qui exige dans un premier temps l’effacement d’une identité personnelle posée comme restreinte et qu’il faut dépasser dans une sorte d’effraction. R. Caillois fait des jeux fondés sur le vertige « une tentative de détruire pour un instant la stabilité de la perception et à infliger à la conscience lucide une sorte de panique voluptueuse … il s’agit d’accéder à une sorte de spasme, de transe ou d’étourdissement qui anéantit la réalité avec une souveraine brusquerie « .

Le vertige est une constante des conduites à risque des jeunes. Dans ses formes ludiques, la mise en danger de soi est contrôlée en principe par la technicité acquise, l’aptitude à évaluer les dangers. Mais dans sa frange la plus radicale, c’est-à-dire celle des conduites à risque des jeunes, la fascination du vertige est un jeu avec l’existence dont l’intensité se paie parfois par la chute, l’accident, la collision, l’intoxication ou l’overdose. L’aspect potentiellement mortifère de la recherche n’est pas tout à fait ignoré : s’« éclater », c’est aussi exploser, voler en éclat, déchirer son enveloppe.

Les soirées raves témoignent ainsi de cette volonté de fusion, d’oubli de soi, voire même de coma dans la frénésie des sons et des mouvements. L’ecstasy donne l’illusion de communiquer tous ensemble, alors qu’elle est plutôt, en toute rigueur, une sorte d’antidote à la rencontre, une prothèse de communication venant suppléer une parole impossible du fait de l’environnement sonore. Il s’agit de « ne plus se prendre la tête », de ne plus penser, d’être absorbé par l’ambiance dans la dissolution du fardeau du Moi. Les aspérités du lien social disparaissent dans un archipel de solitudes, chacune convaincue de vivre un merveilleux moment d’alliance avec les autres.

Recherche de griserie, de vertige, d’oubli de soi dans des formes plus ou moins contrôlées de transe. Le recours aux drogues en est une forme élémentaire inscrite souvent dans la durée. Pour les jeunes générations, l’alcool bénéficie de l’aura des choses valorisées par les adultes, mais encore défendues, ou limitées. En consommer entre copains procure le sentiment délicieux de la transgression et accentue la complicité. Exploration relativement contrôlée du vertige, lève les inhibitions, met en condition pour jouir pleinement de la fête. Il donne l’assurance nécessaire à une soirée réussie. Avec lui on « délire », on « se réchauffe ». Il a l’avantage de dissiper l’anxiété ou le mal de vivre. C’est un antidépresseur sauvage, un anxiolytique provoquant l’oubli, l’euphorie, par effacement de la conscience.

Les fêtes impliquent souvent une forte alcoolisation. L’âge moyen de la première ivresse est aujourd’hui de 15,5 ans pour les garçons et les filles. Mais les garçons sont deux fois plus souvent ivres. En 2001, les ivresses répétées ont nettement augmenté : près d’un jeune sur trois a connu au moins trois ivresses dans l’année contre un jeune sur cinq en 1993. Certes, ils boivent moins que leurs aînés, mais ils vivent plus précocement l’ivresse, et parfois ils la recherchent délibérément comme « un dérèglement des sens ». Entre 1994 et 1997, la consommation des alcools forts a presque doublé. Le marché s’adresse maintenant aux jeunes consommateurs avec les prémix (mélange d’alcool et de soda), les shooters, bières spéciales à fort degré d’alcool pour une défonce rapide et peu coûteuse.

Dans les soirées la prise d’alcool est souvent associée à celle du cannabis. La vitesse sur la route provoque ce même sentiment de décrochage des impératifs du réel. Emporté par la vitesse, le conducteur s’éloigne un moment de la sécurité de ses anciens repères. Immergé au sein du vertige en même temps qu’il en contrôle les effets, il ressent une exaltation d’autant plus forte que le reste de son existence lui échappe totalement.

A ce moment où il se tient sur le fil du rasoir il éprouve le sentiment de prendre possession de la meilleure version de soi et de tenir en joue la souffrance diffuse qui imprègne son existence. Il trace enfin son chemin en se sentant responsable de soi, il « domine » la route. Moyen d’une démonstration péremptoire de soi sur un mode d’autant plus périlleux que son identité est justement fragile, qu’il est en quête passionnée d’une assurance dans sa vie.

En moto le vertige est contenu au plus proche de soi, de façon physique. L’habileté à se jouer du vide et de la peur engendre une ivresse dont tout motocycliste parle avec bonheur: sentir l’air autour de soi de manière tangible, dans un vacarme qui étourdit les sens. L’accélération favorise une relation frontale au monde. Mais l’équilibre est à tout instant menacé. Le sentiment du vertige, du saut dans le vide, imprègne aussi la psychologie du fugueur décroché un moment de la sécurité de ses anciens repères et livré au hasard de la route dans une sorte de chute vers l’horizon.

Parfois l’épreuve d’une nuit passée hors de la maison lui suffit pour se démontrer sa valeur personnelle, sa détermination, et transmettre à ses parents le message de son malaise. Il ressent le plaisir de rompre un moment avec les routines ou les violences familiales, celles de l’école et il découvre de nouveaux lieux, fait des rencontres, il se sent parfois plus mûr, à la hauteur. Il expérimente ses ressources.

Quant aux jeunes en errance, ils vivent une existence en permanence sur le fil du rasoir, frappés de « blancheur ». Comblant le vide par une prise d’innombrables toxiques, sans même chercher à planer ou à se procurer des sensations, la quête est plutôt celle de l’absence, du coma. La délinquance ou la violence ne sont pas seulement des activités brutales d’enrichissement personnel, elles procurent à leurs auteurs la jouissance de la transgression, un frémissement intérieur d’autant plus puissant que le risque est toujours présent de tomber sur plus fort que soi ou que la mort soit au bout du chemin.

Délinquance, criminalité ou violence s’inscrivent aussi dans une quête de sensations, elles sont une manière intense de toucher le monde, fut-ce parfois par la mort de l’autre. L’attente de l’individu est parfois moins dans la visée de l’acte que dans l’acte lui-même qui le plonge dans une réalité forte, une « hyperréalité », produisant l’exaltation de la vie dangereuse.

L’anorexie est également un jeu exemplaire avec le vertige. C’est une lutte farouche contre la faim dont l’adolescente refuse qu’elle lui dicte sa conduite. Elle entend exercer un contrôle absolu sur son corps perçu comme menaçant dans ses changements physiologiques ou morphologiques liés à la phase pubertaire : le développement des seins, les règles, l’augmentation de la taille et du poids, etc. L’anorexique est hantée par la perfection, mais le réel lui donne un cinglant démenti et la confronte à une incertitude de l’avenir qui l’effraie. Elle a peur de ne pas être reconnue, de ne pas être à la hauteur des attentes des autres à son égard, elle trouve dans la maîtrise radicale de son corps et notamment de sa faim et de son poids un abcès de fixation de ses difficultés identitaires. Il s’agit de refuser des processus physiologiques. A travers un régime alimentaire infiniment réduit pouvant l’amener à la mort elle contient sa faim comme elle contient sa vie. Elle s’inflige en outre une multitude d’épreuves physiques qui renchérissent sur ce fantasme de maîtrise. Elle est à la fois dans le vertige de son manque à être et de sa faim et simultanément dans un sentiment de souveraineté sur son existence. En contrôlant son corps elle essaie de reprendre le contrôle de son existence.

Le jeu du foulard, comme nombre de pratiques de vertige, relève d’une culture du secret, d’une radicale séparation avec la sphère parentale tenue dans l’ignorance. Il provoque la jubilation née de la transgression d’un interdit implicite. Outre la quête des sensations dont il procède, il alimente chez l’adolescent le sentiment d’une force personnelle à avoir osé le faire et un moment de partage avec les témoins de son expérience. Ces pratiques font paradoxalement lien avec les autres de s’adosser à des interdits. Le groupe est presque toujours présent pour encadrer le jeu en se tenant soigneusement à l’abri de la surveillance des parents ou des enseignants. Le défi est courant chez des adolescents soucieux d’afficher leur virtuosité ou mis dans l’impossibilité de renoncer à une action sans perdre l’estime de ceux qui l’accompagnent. S’il n’est pas clairement annoncé, il relève de toutes façons d’une manière d’être avec ses pairs, d’une volonté de se montrer à la hauteur, de porter haut l’honneur du groupe. Les autres sont les témoins indispensables de ces épreuves personnelles qui, sinon, n’auraient la plupart du temps jamais lieu. Le groupe de pairs joue un rôle d’incitation qui neutralise l’impact parental.

L’appartenance à un groupe de pairs consommateurs de drogue, d’alcool, ou voués à des formes occasionnelles de délinquance, favorise le passage à l’acte chez ceux qui s’étaient auparavant abstenus. L’entrée dans un certain nombre de conduites à risque (toxicomanie, délinquance, etc.) est souvent liée à la puissance d’attraction d’un groupe de pairs qui les valorise et dissipe les derniers doutes en leur conférant une légitimité bien supérieure à celle de la société (ou de sa propre famille). A travers ces conduites mettant en jeu la suspension des contraintes de l’identité, le jeune est dans une relation de maîtrise provisoire avec le vide qui met sa vie en porte-à-faux. A ce moment où il se tient sur le fil du rasoir il éprouve malgré tout le sentiment de prendre enfin possession de la meilleure version de soi.

Ces activités de vertige transposent en effet, sur une autre scène, l’indétermination sociale et culturelle, le brouillage des références, mais elles en absorbent les effets destructeurs au niveau individuel. Elles conjuguent vertige et contrôle, relâchement et toute puissance. Elles favorisent la reprise en main d’une existence instable. Elles dressent les conditions d’une homéopathie du vertige : on combat le sentiment du vide en se jetant dans le vide. Elles donnent un instant à l’individu le sentiment de s’appartenir, de conjurer enfin la confusion logée au coeur de la vie. L’accident, s’il fait irruption sur la scène rappelle que ce bref moment se paie d’un jeu serré avec le risque de mort. Le réveil brutal ou les lendemains pénibles et nauséeux sont la rançon habituelle du rêve. Pour un nombre grandissant d’adolescents, ayant perdu l’épaisseur du réel, vivre ne suffit plus. Il faut se sentir exister. Pour eux l’évidence tranquille de vivre n’est pas acquise, il faut éprouver le fait de son existence. Retrouver enfin des limites.

Roher Caillois, Des jeux et des hommes, Paris, Gallimard, 1967, p 67.

Pour un approfondissement des thèmes développés ici je renvoie à David Le Breton, Passions du risque (Métailié, 2000) et Conduites à risque. Des jeux de mort au jeu de vivre (PUF, 2002).

David le BRETON
Professeur de sociologie à l’université Marc Bloch de Strasbourg

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