Daniel MAURER – Infirmier de secteur psychiatrique

Le lien entre les soins psycho-corporels et les états modifiés de conscience (EMC) n’est pas de la première évidence. Pour autant qu’il soit subtil ce lien n’en est pas moins effectif, sauf à penser que la maladie mentale s’affranchirait de toute modification de l’état de conscience… Si l’évidence clinique confirme le bien-fondé de ce lien, elle justifie également de s’interroger sur les états modifiés de conscience qui ne relèvent pas directement de la psychopathologie. Mais auparavant, il me faut préciser que la démarche qui inspire cette communication n’a rien d’académique. Elle relève d’une étude autodidacte aux références limitées, car essentiellement nourrie du recueil de témoignages et de la banale réflexion. Aussi je vous sais gré par avance de votre accueil indulgent.
Préalablement à tout exposé consacré à un thème précis, les états modifiés de conscience en l’occurrence, il est convenu de s’accorder sur la terminologie et les concepts qui lui sont propres. Celui de la conscience est si vaste et si complexe qu’il rend l’exercice particulièrement aventureux. Cependant, comme il serait déraisonnable de faire l’économie d’une définition de la conscience, je suggère que nous utilisions celle que nous a légué l’illustre Henri Ey pour lequel « La conscience est l’organisation dynamique et personnelle de la vie psychique ; elle est cette modalité de l’être psychique par quoi il s’institue comme sujet de sa connaissance et auteur de son propre monde. »[1] Tirant sans doute la quintessence de l’étymologie cum scientia, « avec connaissance », cet éminent psychiatre estime que la conscience nous ouvre les portes de notre propre connaissance ; une autoréférentialité qu’exprime clairement le double sapiens accolé au genre homo. On aura noté que la conscience ainsi définie engendre du même coup la réalité dans laquelle cette connaissance devient effective. Et plus encore affective, pourrait-on ajouter, si l’on se place dans le cadre des EMC. Car c’est aussi dans ce registre que ces phénomènes s’expriment avec force. En somme, pour ce qui nous intéresse, l’accès à la conscience » résulte d’un processus d’individuation tributaire de mécanismes psychiques complexes qui, simultanément, organisent la perception du cadre spatio-temporel dans lequel ils s’expriment.

Comment définir un état modifié de conscience ?

Pour Georges Lapassade, l’un des meilleurs spécialistes français de la question, il faut entendre que « Sous l’étiquette  » états modifiés de conscience  » (EMC) on rassemble un certain nombre d’expériences au cours desquelles le sujet a l’impression que le fonctionnement habituel de sa conscience se dérègle et qu’il vit un autre rapport au monde, à lui-même, à son corps, à son identité »[2]) Pour désigner ce dérèglement de la conscience, les anglo-américains utilisent l’expression Altered State of Consciousness (ASC), état de conscience altéré. Mais la plupart des auteurs francophones, mesurés à l’égard de la connotation pathologique de cette notion d’altération, lui ont préféré celle de modification.

Vivre un autre rapport au monde, comme l’indique Lapassade, c’est faire l’expérience d’un hiatus, d’une rupture, dans la réalité consensuelle. C’est, de façon plus prosaïque, explorer une réalité différente de la réalité ordinaire à laquelle on se réfère habituellement. Mais alors, s’il existe une réalité différente, comment s’assurer de la qualité ordinaire de la réalité du moment ?

Pour le vérifier, posons-nous la question en ces termes : Qui, où et quand suis-je ? Répondre à ces trois éléments d’interrogation permet de prendre conscience de son statut d’individu différencié du groupe, dans un registre spatio-temporel en accord avec les repères communs aux membres de celui-ci. Ce sont en effet ces repères communs, auxquels nous recourons sans cesse, qui fondent le concept de réalité ordinaire. Ils objectivent, et en quelque sorte authentifient, notre expérience subjective de cette réalité. En conséquence, une variation, même légère, dans l’une des réponses à la triple question précédente concernant l’identité, l’espace et le temps par rapport à la réalité partagée par le groupe, suggérera la présence d’un état modifié de conscience.

Cela étant, dans le cours de nos activités journalières nous ne pouvons nous livrer en permanence à un travail d’analyse visant à jauger la validité de notre rapport au monde comparativement, par exemple, à celui de notre voisin. Dans la plupart des cas ce ne serait d’ailleurs pas très utile puisque nous sommes très tôt éduqués, programmés, pour évoluer dans un type de réalité défini par un cadre socioculturel commun. La réalité vécue par notre voisin a donc de très fortes chances, à de rares exceptions près, d’être comparable à la nôtre. Ainsi, le maintien d’un niveau de conscience en conformité avec celui du groupe s’apparente à une sorte d’acte réflexe imposé par un conditionnement précoce. Voilà pour la réalité officielle, ordinaire, à laquelle nous nous ajustons habituellement.

Un comportement hors norme, a-normal, par rapport à cette réalité, entraînera une réaction négative de la part du groupe en vertu du dépassement des tolérances qu’il a définies. Ce qui laisse entendre que des fluctuations restent permises, dans les limites fixées par le système socioculturel dominant. Dans celui qui nous sert de référence, la société occidentale, des états modifiés de conscience paroxystiques franchissent les limites des critères normatifs en vigueur, au-delà desquelles il n’y a plus de réalité acceptable par la collectivité. Cette mise hors normes amène à considérer certains EMC extrêmes, extase mystique, transe psychédélique, ivresse des sommets ou des profondeurs, crise éthylique, etc. comme des états psychotiques transitoires, pour le moins border line.

Notons encore que si l’appartenance à un groupe implique de se plier aux normes qui y sont la règle, celles-ci diffèrent sensiblement d’un espace culturel à un autre. Ainsi, la réalité à laquelle se réfère l’Occidental ne peut guère se mesurer à celle des Shuars, un peuple d’indiens Jivaros de la forêt amazonienne. Pour eux, la réalité ordinaire est mensongère, la vraie réalité se trouve ailleurs, là où évoluent les arutam, les âmes des ancêtres, là où règne l’Esprit du Grand Tout. Cet esprit s’adresse à eux dans leurs rêves et dans les états modifiés de conscience que leur procurent les plantes qu’il a mis à leur disposition. Grâce à elles, parfois avec l’intercession du chamane, ils parviennent à décrypter le sens profond de la vraie réalité, sans crainte de laisser libre cours à leurs émotions[3]. Alors que, le plus souvent, dans notre société civilisée, on se préoccupe du rapport à la réalité, donc des états de conscience, dans le seul but d’en maintenir la neutralité et d’en dissimuler le contenu affectif. Ainsi, beaucoup de nos contemporains n’entendent plus l’appel de l’Esprit du Grand Tout, ne distinguent plus cette réalité autre dont la connaissance éviterait de développer quelques-unes de ces pathologies désignées comme des maladies de la civilisation.

D'une façon ou d'une autre, on peut avancer que l'intensité du vécu d'un état modifié de conscience se mesure à ses emprunts graduels à la réalité ordinaire, puis à l'imaginaire et enfin, dernier pallier, à la réalité transphénoménale. Ainsi, cette notion d'intensité détermine le seuil de transcendantalité de l'expérience. Elle très bien est mise en relief dans le dramatique jeu du foulard, qui conduit des adolescents à produire une anoxie cérébrale par auto-strangulation. Ces dernières années, la chronique des faits divers a recensé plus d'un décès de lycéen et de collégien mettant en cause ce jeu macabre[6]. Quand le drame survient lors d'une pratique en solitaire, il est généralement interprété par le légiste comme un suicide sans mobile. Ce qui ne manque pas d'ajouter à la culpabilisation et au désespoir des parents. Les phases initiales de l'état modifié de conscience induit par l'anoxie cérébrale, résultant de la strangulation, sont équivalentes à celles de l'ivresse des sommets, par exemple, dont le trait majeur est la confusion mentale. Mais avec le jeu du foulard, le but du « JE » consiste justement à dépasser cette première étape. De telle sorte que l'intensification du phénomène anoxique permettra le franchissement du seuil à partir duquel les éléments de transcendance font leur apparition, s'amplifiant jusqu'à la mort. Si le jeu du foulard pratiqué au sein d'un groupe de jeunes inconscients a sans doute permis d'épargner nombre de vies, ce n'est pas toujours le cas de l'adolescent isolé, dont l'instinct de survie est vite annihilé, balayé par le vécu extatique, au point qu'il en « oublie » de desserrer l'écharpe ou la ceinture. Comment, à partir de ces éléments, ne pas s'interroger aussi sur ces inexplicables raptus suicidaires, par strangulation, en milieu psychiatrique et carcéral ? Le souvenir des jeux de l'adolescence ne reste pas à la porte de l'hôpital ou de la prison. Ce jeu du foulard, qui aboutit parfois à la mort, nous amène à examiner rapidement les expériences de mort imminente, dernier volet de cet exposé.
Les expériences de mort imminente

Il serait long et fastidieux d’entrer dans le détail des caractéristiques et des répercussions de ce type très particulier d’état modifié de conscience. Une information schématique suffira à la présente contribution qui se dispensera, évidemment, des interprétations métaphysiques liées à ce thème (hypothèse d’une forme d’autonomie de la conscience, survie, réincarnation, etc.). Avant tout, il importe de considérer l’expérience de mort imminente comme l’État Modifié de Conscience ultime, situé au plus haut degré de la pyramide des EMC ; si l’on excepte la mort au sujet de laquelle les témoignages sont rares, et pour cause.

L’expérience de mort imminente a été popularisée à partir de 1975, sous la dénomination Near Death Experience (NDE), grâce aux écrits d’un psychiatre américain, le docteur Raymond Moody. Afin de situer rapidement le phénomène, voici un extrait de la plaquette d’information publiée par la branche française de l’association pour la recherche sur les phénomènes à l’approche de la mort (IANDS[7]) : « De nombreuses personnes ayant frôlé la mort, que ce soit par accident, lors d’une opération chirurgicale ou dans d’autres circonstances traumatisantes, rapportent par la suite une expérience particulière qui s’est produite alors qu’elles étaient apparemment inconscientes. L’étude de milliers de NDE a fait ressortir la présence de composantes bien identifiables qui forment un schéma type de l’expérience. Il n’y a pas deux NDE semblables, et tout le monde ne vit pas toutes les étapes connues, mais une NDE est facilement reconnaissable à certains traits particuliers comme la sensation de sortir de son corps, l’impression de pénétrer dans une réalité transcendante, la perception d’une lumière-présence irradiante d’amour, etc. Il existe des NDE à vécu négatif, effrayant ou désespérant, mais relativement aux NDE dites positives, encore peu de cas ont été recensés à ce jour. (…)

Une NDE se produit chez des individus normaux et sains, qui la plupart du temps ignoraient tout de l’expérience avant qu’elle ne survienne. Des personnalités du monde scientifique, médical, politique et artistique ont d’ailleurs vécu des NDE, mais hésitent à en parler publiquement. On la retrouve chez l’enfant comme chez le vieillard, chez l’homme comme chez la femme, indépendamment de leur passé culturel et religieux.

On ignore ce qui déclenche une NDE ou le fait qu’on s’en souvienne. D’après certaines statistiques seulement 10 à 20% de ceux qui ont frôlé la mort en rapportent une, mais il se peut que tout le monde la vive et que 80 à 90% la censurent. Aucune recherche scientifique n’a abouti sur ce point, ni sur ce qui déclenche l’expérience, ni sur sa nature, bien que certaines convergences se fassent jour : elle constitue bel et bien une réalité de vie et un objet de recherche scientifique, en tant que structure universelle colorée par des influences culturelles. Des modèles neurophysiologiques commencent à émerger et il est probable que ce sont des expériences de ce type qui sont à l’origine du sentiment du sacré et de la constitution des religions. »

J’ajouterai que l’on recense également de nombreuses expériences de mort imminente survenues en dehors de tout contexte de danger mortel, ce sont les EMI spontanées. À leur propos, l’occasion m’est donnée d’attirer l’attention, à nouveau, sur le risque de confusion auquel, d’un point de vue psychopathologique, la méconnaissance de ces phénomènes peut aboutir — qu’ils soient spontanés ou qu’ils succèdent à un danger mortel imminent. Les anecdotes fâcheuses de psychiatrisation inadaptée ne sont pas rares. Et le déni opposé aux récits de ces patients, déni lié aux mentalités et à l’absence de publications de références[8], diffère d’autant leurs capacités de re-narcissisation.

Pourtant, une répercussion majeure de la NDE est pour nous du meilleur intérêt. En effet, le processus de narcissisation qu’elle déclenche fait apparaître ce phénomène comme un modèle sans égal de TGV : Transformation à Grande Vitesse. Car elle transforme radicalement la trajectoire vitale ultérieure de ceux qui l’ont vécue et réalise pour eux une véritable résilience expérimentale instantanée (au sens de Boris Cyrulnik[9]).

Par ailleurs, la plupart des approches thérapeutiques narcissisantes s’adressent à des individus très régressés du point de vue psychique et émotionnel : enveloppement humide thérapeutique chez les psychotiques, massages et relaxation comme outils médiateurs thérapeutiques chez les alcooliques et les toxicomanes en cours de sevrage, ou utilisé lors de la prise en charge de victimes d’inceste avant qu’elles ne se retrouvent en capacité de verbalisation. Ces approches explorent cette dimension de la renaissance et de la modification de la conscience de soi. Il s’agit de traverser le Styx dans l’autre sens, ce fleuve des Enfers qui a inspiré la notion de styxose à L. Fineltain[10], terme générique regroupant une variété d’états-limites de la personnalité, coeur de cible des indications du soin psycho-corporel. Il est donc essentiel, dans le cas des sujets ayant vécu une EMI ou un phénomène connexe, de mettre à profit l’opportunité d’une approche psycho-corporelle dans la perspective du processus mort/renaissance. En effet, nombre de ces patients expriment leur certitude d’avoir côtoyé la mort et considèrent leur retour à la vie comme une véritable renaissance. Cette indication du soin psycho-corporel suppose, bien sûr, que le soignant dispose d’une information appropriée sur les états modifiés de conscience, particulièrement sur les expériences de mort imminente, de façon à pouvoir évaluer les enjeux de son intervention.

Daniel Maurer[11]

[1] Encyclopædia Universalis, Edition 1996, Corpus 6, page 406, b.

[2] Les états modifiés de conscience, P.U.F., Coll. Nodules, 1987. Georges Lapassade est professeur d’anthropologie psychologique à l’Université Paris VIII et à l’Institut d’Ethnologie de Paris VII.

[3] À propos du chamanisme, voir les ouvrages de Jean-Patrick Costa : Indiens Jivaros, histoire d’une mort programmée, Le Rocher-Le Mail, 1997 ; L’homme-Nature, Sang de la Terre, 2000 ; Les chamans, hier et aujourd’hui, Flammarion, coll. Dominos, 2001.

[4] Les adeptes de C. G. Jung associent volontiers la réalité transphénoménale à la sphère des archétypes.

[5] La notion de vol est récurrente dans le thème des EMC. Par exemple, la légende du vol des sorcières, à califourchon sur un balai, est probablement inspirée des récits de leurs transes induites par de mystérieux onguents agissant par voie transcutanée. Voir M. Harner, Hallucinogènes et chamanisme, Éd. Georg, Coll. Terra Magna, 1997

[6] Des familles de jeunes victimes ont créé l’association APEAS afin de diffuser l’information sur ce sujet considéré comme un tabou : http://www.jeudufoulard.com

[7] International Association for Near Death Studies

[8] Toutefois, on ne compte pas moins de huit thèses de médecine consacrées au thème des EMI : Patrick Dewavrin (Paris V,1980), Elisabeth Schnetzler et Frédéric Schmitt (Grenoble, 1983), Marie-Hélène Lindemann (Paris VII, 1991),Olivier Debas (Lyon I, 1991), Didier Ammar (Aix-Marseille II, 1993), Agnès Vivini-Wardrop (Bordeaux II,1994), Sylvie Cafardy (Angers, 1999).

[9]B. Cyrulnik : Un merveilleux malheur, Odile Jacob, 1999. Dans le commentaire d’une étude consacrée aux NDE consécutives à des sauts suicidaires depuis le tablier du Golden Gate Bridge (David Rosen, 1973), un psychiatre américain, Stanislav Grof, s’interroge, sur leur potentiel thérapeutique[9] : « Une expérience intérieure d’une durée de trois secondes engendrait donc des résultats que des années d’analyse freudienne n’auraient pu produire. » (S. Grof, J. Halifax, La rencontre de l’homme avec la mort, Le Rocher, 1982, 1990).

[10] « En même temps qu’on isole le syndrome d’état-limite il faudrait, selon moi, mieux en repérer l’autonomie. Il faut y adjoindre divers autres états frontières sous une dénomination commune: les styxoses. Je nomme donc styxose le syndrome borderline et d’autres formes frontières comme par exemple les états prépsychotiques, les psychoses réversibles ou conflictuelles. » Ludwig Fineltain, Bulletin de psychiatrie, Actualité du syndrome borderline, N°3-1, 1996
http://ourworld.compuserve.com/homepages/FINELTAIN_Ludwig/bulle3.htm

[11] Infirmier de secteur psychiatrique, auteur de La vie à corps perdu (Editions Les 3 Monts, 2001), ouvrage consacré aux NDE et de L’autre réalité (Éditions Philippe Lebaud, 2002), dédié au États Modifiés de Conscience.

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