tem_f05_117 janvier 2000 C’est lundi, le début d’une nouvelle semaine. Je prends mon petit déjeuner avec Yoann 9 ans et demi, nous discutons de choses et d’autres. Je le presse pour aller à l’école, car comme tous les matins, il est en retard. Je descends à la buanderie, Yoann m’y rejoint pour me faire un bisou avant de partir, nous nous disons au revoir… La matinée passe vite, je m’occupe de mes jumelles de 20 mois Alexia et Valentine. Je range la chambre à Yoann, je suis contente car je sais que je vais lui faire plaisir. Ce matin, Yoann sort de l’école à 10h00, car son institutrice doit s’absenter et elle n’a pas prévu de remplaçant. A 10h45, le téléphone sonne, c’est François, un copain de Yoann qui demande s’il peut venir jouer dehors. Il a l’air étonné lorsque je lui dis que Yoann n’est pas encore rentré. Je me demande ce qu’il fait. D’habitude, lorsqu’il va chez un copain ou qu’il veut jouer dehors, il m’avertit toujours.
11h00, je m’inquiète.11h15, je mets mes filles dans la poussette et je fais le tour du quartier. 11h45 mon inquiétude grandit, je fais 2 ou 3 téléphones, sans succès. 12h00, j’angoisse, je téléphone à la police. Marcello, mon mari, rentre plus tôt pour faire le tour du quartier. Je donne à manger à mes filles. Le téléphone n’arrête pas de sonner : ce sont des gens qui s’inquiètent et la police pour me demander une photo.

Je couche mes filles et à 13h30, ne tenant plus en place, je vais chercher François pour qu’il me montre  » les chemins secrets  » où les enfants ont l’habitude de jouer. Nous partons tous les deux sur le chemin de l’école. François me propose de prendre un raccourci, je le suis. Au milieu d’une pelouse se dressent plusieurs cotonéasters hauts de 2,50 mètres environ et très touffus. François et moi apercevons en même temps Yoann, son sac d’école par terre. En nous approchant, nous le voyons pendu au bout d’une branche, la bouche entrouverte, les yeux révulsés vers le haut. J’ai le réflexe de pousser François de côté et de lui dire d’aller chercher la police qui se trouve à proximité. Je saisis Yoann par la taille et j’essaie de décrocher le clip en plastique de ce que je crois être la ceinture de son pantalon. Le clip est tordu, il ne se décroche pas. Mes forces se décuplent et j’arrache cette ceinture. Je couche Yoann par terre, je lui fais un massage cardiaque. Je me rends à peine compte que je hurle. Je vois sans la voir une horrible trace violette sur son cou. Au loin des policiers me cherchent. Je lance le sac d’école hors du buisson pour qu’ils me trouvent. Je n’ose pas arrêter le massage, je ne veux pas m’éloigner de Yoann deux secondes. Les policiers arrivent, je leur cède ma place. Je vois vaguement l’un d’eux prendre le poul à la carotide avec un geste résigné, j’entends au loin un autre décommander l’ambulance. Je suis dans les bras d’un policier à qui je demande si Yoann est mort. Il me répond que oui. Je veux retourner vers mon fils, mais on m’en empêche pour ne pas effacer les traces. Le portable sonne, c’est Marcello, je ne peux pas répondre. C’est un policier qui lui dit que Yoann est là, inanimé, et me passe le téléphone. Je dois prononcer pour la première fois ces mots : » Yoann est mort ». Je suis en état de choc et complétement anesthésiée.Je suis incapable de marcher, de réfléchir, de penser. Dans la voiture qui nous emmènent, Marcello et moi à l’hôtel de police (commissariat), je répète sans arrêt, pourquoi, pourquoi ? Puis vient l’éventualité d’une agression. Insupportable, j’ai la haine qui monte. Pendant que nous faisons notre déposition, nous apprenons que ce n’est pas avec sa ceinture que Yoann s’est pendu, mais avec une lanière de snowboard. Nous commençons les premiers téléphones à la famille, au curé, à mon médecin. Si je ne prends pas un tranquillisant rapidement, je sens que je vais devenir folle. Les policiers nous ramènent à la maison. Je retrouve les filles, et je les envie. Je les envie d’avoir 20 mois, de ne pas souffrir, de ne pas se rendre compte de ce qui se passe. Les premiers amis arrivent à la maison, suivis de la famille, du médecin, du curé. 18h00, mon beau-frère entend aux infos d’une radio FM lausannoise l’annonce de la découverte d’un petit garçon mort pendu dans un buisson. Première révolte contre les journalistes. 18h30, on sonne à la porte : ce sont deux journalistes d’un quotidien romand qui veulent nous interwiever. Marcello et un ami les jettent dehors. J’explose ! J’ai l’impression d’être violée dans ma vie privée. Je retrouve un peu de lucidité. Après avoir réussi à atteindre le rédacteur en chef de ce journal au téléphone, je lui exprime ma colère et mon mépris à son égard, et très froidement il me répond qu’il fait son boulot et veut être au plus près de l’information. Puis nous passons à table. Je suis absolument incapable d’avaler quoi que ce soit. J’ai le regard fixé sur la place à Yoann, j’essaie de me dire qu’il ne sera plus jamais assis à cet endroit. Ma belle-maman se propose de rester pour la nuit, pour s’occuper des filles. Avant de les coucher nous allons à la fenêtre pour leur expliquer que désormais il y a une nouvelle étoile qui brille dans le ciel, que cette étoile c’est Yoann et qu’il est parti pour toujours. J’avale des tranquillisants et je vais me coucher. Je me réveille à 2h00 du matin et enfin, je peux pleurer. Mardi matin, la mort de Yoann fait la une des quotidiens romands. Les journalistes qui avaient tenté de nous rendre visite ont publié le prénom de Yoann, le plan du quartier avec le collège qu’il fréquentait, l’endroit de sa mort et de notre maison. Une fois de plus, je me sens violée dans mon intimité. Plusieurs de nos connaissances apprennent le décès de Yoann par ce journal et sont profondément choquées. Les interventions d’amis travaillant dans ce quotidien et d’une avocate réussiront à freiner un peu ce déballage médiatique, rempli d’allusions au suicide, de fausses informations concernant notre famille et de commentaires totalement déplacés dans de telles circonstances. Ce qui n’empêchera pas d’autres journalistes de faire « leur boulot » : rôder autour de la maison avec des caméras, attendre les copains de Yoann et leurs instituteurs à la sortie de l’école, harceler les voisins au téléphone etc… Puis les formalités s’enchaînent. Après l’autopsie, le juge exclut l’agression et fait diriger l’enquête pour essayer de savoir si c’est un suicide ou un accident. Nous pouvons organiser les obsèques qui auront lieu vendredi matin : choisir des habits, une musique pour l’église, nous prenons les chanteurs préférés de Yoann. En même temps j’essaie de comprendre, je passe de longs moments dans la chambre de Yoann à regarder dans ses affaires si je trouve un indice pouvant expliquer ce geste. Rien, aucune explication et toujours cette question : pourquoi, pourquoi ? Vendredi matin, nous allons dire un dernier adieu à notre fils à la chapelle funéraire. Je mets dans son cercueil ses peluches préférées, une photo de ses soeurs, ses cousins ont mis des dessins. Puis nous arrivons à l’église. Celle-ci est bondée d’amis et de connaissances malgré le fait que nous avions décidé de faire les obsèques dans l’intimité. Je serre contre moi un des ours en peluche préféré de Yoann. La cérémonie commence avec une chanson de MC Soolar : paradisiaque. Puis ce sont tous ses copains qui s’expriment et lui donne un dessin. C’est beau, c’est émouvant. On sort de l’église sur une chanson de Manau : la tribu de Dana. Après un cortège à travers la ville jusqu’au cimetière, je me retrouve devant sa tombe qui croule sous les fleurs. Je n’ai jamais vu autant de fleurs à la fois, j’ai l’overdose. Marcello et moi partons avec le couple d’amis qui nous escorte depuis le début de la journée. Ils nous emmènent dans un endroit magnifique au-dessus du lac Léman pour manger. Je me force à avaler quelque chose mais je n’y arrive pas. Je me sens très mal, de plus en plus mal. On m’amène à l’hôpital voir mon voisin qui est psychiatre. Il réussi à me remonter un petit peu, suffisamment pour me permettre de terminer la journée. Nous passons le week-end chez nos amis à la campagne. Merci Thierry, merci Sandrine pour votre soutien et surtout pour votre amitié. Puis nous passons la semaine suivante à la campagne chez la marraine et le parrain de Valentine, Karine et Jean-Jacques. Merci aussi à vous deux pour votre amitié et votre disponibilité. J’essaie de retrouver un semblant de quotidien, j’essaie de m’occuper de mes filles, j’essaie difficilement de réapprendre à vivre. Tous les jours, nous passons à la maison pour relever notre courrier et écouter le répondeur téléphonique. La boîte aux lettres ne désemplit pas. Nous recevons des dizaines et des dizaines de messages de sympathie. Plusieurs de ces messages proviennent de personnes que nous ne connaissons pas. Nous constatons une chaîne de solidarité hors du commun (qui durera plusieurs mois). Puis, après une semaine, vient le retour à la maison. J’ai peur de reprendre la vie de tous les jours. Je me sens incapable de le faire. Chaque matin, au réveil, lorsque je reprends conscience de la réalité, j’ai l’impression qu’un mur de plomb me tombe dessus. Je n’arrive pas à bouger et je reste figée dans mon lit pendant d’interminables moments. Je passe mes journées à me trainer sans rien faire. J’ai beau me dire de me bouger, que la vie doit continuer, je ne peux pas. Plus rien ne me motive, même pas mes filles. Heureusement pour elles, Marcello est en arrêt de travail et peut s’en occuper ainsi que ma maman et ma belle-maman. En deux mois, je perds 8 kg, je frise l’anorexie et sombre dans la dépression. Une amie psychologue me donne les coordonnées d’un psychiatre et je commence un traitement aux anti-dépresseurs avec une psychothérapie. En 3 ou 4 semaines, je reprends un peu le dessus, je peu enfin commencer à réapprendre à vivre. Je me pose beaucoup de questions sur la mort, sur l’au-delà. Ma première lecture sur le sujet sera un bouquin très riche en témoignages de personnes ayant vécu des expériences de mort imminente (en anglais NDE ou near-death experience). Je suis fascinée par ce livre qui m’apporte de l’espoir et de la sérénité. Ce livre sera suivi de beaucoup d’autres sur tout ce qui touche l’au-delà. Ces lectures me permettent en quelques mois une évolution spirituelle que je n’aurai jamais imaginé avoir un jour. Mais je me pose inlassablement la même question : à quoi Yoann a-t-il voulu jouer ? Plusieurs hypothèses me viennent à l’esprit, et à force de réfléchir, j’en retiens une : Yoann aimait beaucoup la grimpe. Il a mis cette lanière de snowboard autour du cou pour s’assurer, car elle était trop petite pour se la mettre autour de la taille. Il a glissé de la branche et est tombé. D’après mon pédiatre qui a lu le rapport d’autopsie, il a tout de suite perdu connaissance. Autour de lui, il y avait plusieurs branches sur lesquelles il aurait pu se rattraper, que ce soit avec les mains ou avec les pieds. Cette version ne me satisfait qu’à moitié, car de nombreuses questions restent sans réponses. Nous recevons à la fin du printemps, les conclusions de l’enquête du juge d’instruction et de la police : il s’agit d’un accident, probablement d’un jeu, Yoann était seul au moment des faits. L’hypothèse du suicide est écartée. Les semaines, les mois passent, la vie a repris son court avec de nouvelles habitudes. Un soir de mars 2001, tout à fait par hasard, j’allume la télé sur TF1 et je tombe sur l’émission « sans aucun doute » au moment même où Julien Courbet parle du jeu du foulard. Je suis tétanisée dans mon canapé. Tout s’éclaire, toutes mes questions obtiennent une réponse. Le lundi suivant, je passe beaucoup de temps au téléphone (police, enseignants, mamans). Seul le policier qui s’est occupé de l’enquête connaît le jeu du foulard et s’était déjà renseigné: aucun cas connu dans la région lausannoise. Sinon, personne n’a entendu parler de ce jeu. Un dimanche à midi le téléphone sonne, c’est une amie qui me dit que Paul Amar parle du jeu du foulard dans son émission. Retétanisée dans mon canapé. J’aurais pu être à la place des différents parents qui ont témoigné. J’étais choquée de voir à quel point nous avons vécu la même chose. J’ai pris contact avec Anne Beecker. J’essaie depuis de trouver des témoignages dans ma région. La plupart des gens sont peu enclins à parler d’un sujet si violent. Il y a minimisation des faits, du genre  » mais ce n’est pas chez nous  » ou « mais non, Yoann n’a pas pu jouer à ça, il était trop petit « . Mais si Yoann, qui était très curieux, toujours prêt à essayer des nouveautés, avait parlé ne serait-ce qu’une fois du jeu du foulard avec des copains ? Des professionnels de la santé hésitent à faire de la prévention, car ils trouvent que ce serait inciter les enfants à pratiquer ce jeu. Faut-il attendre d’autres victimes pour réagir ? Avons-nous le droit de prendre le risque d’attendre « pour voir » si ce jeu débarque en Suisse romande ? Une prévention sérieuse, réfléchie, faite par des professionnels permettrait d’une part de faire prendre conscience aux enfants qu’il est très dangereux de jouer avec quelque chose autour du cou (au même titre qu’il est dangereux de traverser la route n’importe comment, qu’il est dangereux de suivre des inconnus, etc…) et d’autre part de rendre attentifs les parents aux signes qui accompagnent la pratique du jeu du foulard. Nos enfants sont morts. Nous avons le devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que ces horreurs ne se reproduisent plus. Je suis sûre que de là-haut, mon petit amour et tous les autres nous guident et nous soutiennent. Que leurs âmes reposent en paix.

Myriam Rui 30.06.2001

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