Thierry GOGUEL d’ALLONDANS – éducateur spécialisé et anthropologue. 

« Quand j’ai vu le désert, je me suis dit : « si ça se trouve c’est ici que je vais mourir » […]Au début, j’avais très peur, peur de tout ! J’ai surmonté tout ça grâce aux chameliers, au guide et aux éducateurs qui pouvaient nous aider avec le cahier d’observation, les entretiens […] Je n’ai pas écrit tous les jours dans mon cahier d’observation. Des fois, j’étais trop fatigué ; Des fois, je n’avais pas envie ; Des fois j’étais énervé contre les éducateurs et je faisais exprès de ne pas écrire, pour les faire chier ![…]Des fois, j’étais énervé, j’avais les larmes aux yeux ; j’avais la rage ; des fois, à cause de l’eau… mais je me suis retenu ; je ne voulais pas craquer sinon tout le monde aurait pu craquer et ç’aurait fait très mal ! […] Il n’y avait que du sable autour de nous… rien d’autre. On est obligé de réfléchir sur soi. On ne peut pas parler en marchant ; monter les dunes, ça essouffle… Rien d’autre à faire que de réfléchir […]J’admets que des fois, je me sentais abandonné ; et c’est normal quand je marchais seul. Un jour, j’ai vu une dune très haute presque impossible à monter. Avec la rage aux poings, je me suis dit : « Il faut que je la monte ». A un moment, je montais à quatre pattes. En haut, il y avait un vent de sable. Je n’avais pas mes lunettes et j’étais vache d’essoufflé. En plus : le sable ! Je me suis allongé en fermant les yeux… Ce jour-là, je me sentais comme le scorpion que j’ai emmené en France, chez moi. Au bout d’une semaine, il m’a laissé, il est parti… Je le sentais vraiment abandonné et vraiment triste[…] Je suis émancipé du désert parce que dans le désert, j’ai grandi et j’ai grandi en quinze jours. »[1]

Devant une certaine[2] recrudescence des conduites à risque des jeunes générations, des questions sont de plus en plus régulièrement soulevées : nos sociétés modernes se donnent-elles encore le temps et l’espace nécessaires pour ritualiser le périlleux passage de l’enfance à l’âge adulte ? Certaines défaillances remarquées des processus de transmission, y compris là aussi dans leur dimension rituelle, expliqueraient-elles pour partie les quêtes, collectives ou singulières, des plus banales aux plus inquiétantes, de nos adolescents ?
Le risque est, d’une certaine manière, indispensable à la vie en société. En effet si l’on retient le plus souvent qu’il la pimente par une plus-value de sens, il est aussi à la base de l’organisation sociale : il y a un risque majeur à rencontrer l’autre, l’étranger à soi, comme à se rencontrer soi-même, autre. Les rites ont, notamment, cette fonction d’apprivoiser l’altérité, l’altération et la mort dans des sphères aussi variées que l’hospitalité avec ses innombrables modalités ou les crises individuelles de la vie. Car la peur reste bien souvent la grande pourvoyeuse de passages à l’acte insensés ou du moins irraisonnés, si l’on admet que le sens revient in fine au sujet a contrario d’une raison plus « civilisatrice ».

On pourrait opposer, arbitrairement et bien facilement, les sociétés dites traditionnelles étudiées par l’ethnologie et nos sociétés modernes, de plus en plus sécuritaires, au prise avec des débordements que la sociologie tente d’étudier et de circonscrire. Or toute société compose avec ses traditions et ses coutumes, en constante évolution. Si la sociologie, à ses débuts, ne s’intéressait pas aux manifestations de la jeunesse[3] c’est qu’à cette époque ne fleurissait pas cette « interminable adolescence »[4] que nous connaissons aujourd’hui. L’entrée dans la vie active se faisait très tôt, et les villes comme les campagnes organisaient cette étape constitutive d’une identité sociale.

Il y aurait, à ce propos, un remarquable travail à poursuivre en explorant les résurgences de nos folklores régionaux. La conscription, par exemple, permettait de canaliser l’ardeur et la fougue des jeunes garçons en les faisant entrer dans le cercle des hommes. Très souvent ces cérémonies incluaient les jeunes filles de la classe d’âge ou précédaient un autre type de manifestations rituelles à leur usage. Le cadre permettait quasi invariablement des excès mais évitait les débordements. Des adultes en étaient les garants.

D’une certaine manière si la modernité crée l’adolescence, elle signe si ce n’est la fin du moins la faillite de l’adulte. Les mutations de la famille en témoignent à un autre niveau mais au même titre que les dérives de certains bizutages, l’augmentation des tentatives de suicide des adolescents, etc. La rencontre avec un adulte qui donne envie de vieillir, qui soit à la fois contenant (countaining) et soutenant (holding) est semble-t-il de plus en plus rare pour ces adolescents modernes qui s’érigent et que nous érigeons en modèles. L’adolescent symbolise par excellence, pour le pire ou le meilleur, la posture postmoderne c’est-à-dire la critique de la modernité et l’autodétermination dans tous les actes de la vie quotidienne. Les priorités de l’individu prédominent désormais sur les priorités du groupe social ; le sujet ne s’efface plus devant l’intérêt général laissant apparaître ce que d’aucuns nomment souvent l’individualisme croissant. Mais, si nous acceptons ce terme, cet « individualisme » ne peut s’entendre qu’à la mesure d’une société qui isole de plus en plus l’individu. On constate alors une oscillation quasi permanente su sujet moderne entre l’agrégation et la désagrégation, ou pour le dire plus simplement entre la volonté de s’affilier à un groupe de pairs tout en sachant aussi radicalement s’en détacher, s’abstenir[5]. Il y a des effritements structurels aussi bien à l’échelon d’une nation qu’à celui, plus mesuré, d’un groupe d’adolescents.

Les sociétés traditionnelles connaissent encore la cohésion sociale et la solidarité – que certains leurs envient – mais au prix du libre arbitre de l’individu. Et pour cela aussi, leurs rites sont encore opérants. Le passage du monde de l’enfance au monde des adultes est jalonné par trois rites majeurs. Ils permettent de passer d’un état de nature, de l’indistinct et de l’immédiateté qui caractérisent l’enfance, à la culture. Il s’agit, le plus souvent, d’une initiation souhaitée, douloureuse et salutaire. Aussi ce passage engage-t-il le groupe avant même l’individu concerné. Le novice n’accède à la reconnaissance sociale d’adulte sexué qu’à l’issue des trois étapes articulées et organisées par des initiés sous couvert de la communauté.

Ces trois temps éclairent incroyablement certains désarrois de nos adolescents, désarrois que les sociétés coutumières évitent ainsi à leurs jeunes. Nous devons au folkloriste Arnold van Gennep la première étude systématique des rites de passage[6]. Dès 1909, il formalisa les trois rites constitutifs du rite de passage : les rites préliminaires, les rites liminaires et les rites postliminaires. Comment cela se décline-t-il pour le passage de l’enfance à l’âge adulte ?

Les rites préliminaires sont un temps de sacralisation où se joue la mort symbolique à l’enfance. Selon les cultures les formes théâtrales varient sensiblement mais l’objectif reste le même : l’apprentissage de la séparation, à commencer par la plus radicale, « se séparer de sa mère ». Chez les Beti, peuple du Cameroun méridional, les novices ont, pour ce faire, le droit de commettre ce qui, à tout autre moment de la vie sociale, serait considéré comme sacrilège : insulter les mères de leurs coreligionnaires par leur sexe. Nous ne sommes pas loin des « Nique ta mère » et autres noms d’oiseaux à connotation sexuelle qui décorent les murs de nos cités, sauf que, chez nous, cela signerait plutôt un collage effrayant. Ce rite met un terme à une enfance qui, maintenue, risquerait de s’aggraver, de s’arroger toutes les prérogatives de l’adulte. Il serait fou ce monde gouverné par des enfants !

Le rite liminaire marque l’initiation proprement dite. Les novices sont reclus, plus ou moins longtemps suivant les peuples, dans un lieu secret, en marge de la communauté des hommes (huttes cultuelles, grottes, bois sacrés, etc.). Mircea Eliade, historien des religions, remarquant l’aspect généralement rond et archaïque de ces espaces, parle d’un temps de regressus ad uterum, sorte de longue gestation symbolique. La marginalisation, l’entre-deux, permettent la désagrégation au monde antérieur. Le même auteur s’attache à montrer que, le plus souvent, les initiés transmettent aux jeunes une imago mundi, une explication des origines et une inscription dans la culture propre. Pour filer la métaphore, nous dirions que les jeunes prennent enfin racines a contrario de modernes adolescents qui ne peuvent savoir où ils sont puisqu’ils ignorent d’où ils viennent.

A l’issue de cette période et avant d’aborder la dernière séquence, les jeunes désormais initiés vont être marqués rituellement à la fois pour imprimer l’identité sociale et sexuelle, permettre l’identification, mais aussi pour confirmer et demander confirmation au jeune (de son nouveau statut). Les marquages rituels sont, eux aussi, nombreux et variés suivant les peuples : circoncision, excision, tatouages, scarifications, mutilations diverses, etc. Certains ont inspiré de plus modernes transformations du corps. Ainsi nombre de tatoueurs proposent-ils, parmi de nombreuses iconographies, le moko[7]des Maori, par exemple. Les tatouages, piercings et autres marques corporelles sont incontestablement de nouveaux signes d’identité[8]. Plus ambiguës restent les affiliations que ceux-ci promeuvent. On imagine mal un Maori regretter, quelques années plus tard, son moko, à moins qu’il ne soit devenu un popaa[9] !

Les rites postliminaires permettent la réagrégation au groupe en jouant la (re)naissance symbolique de l’adulte. Désacralisé, ce temps fort de communion festive démarre par la reconnaissance, par l’ensemble de la communauté, des nouveaux hommes et des nouvelles femmes. En effet il s’agit bien de reconnaître à la fois l’identité sociale et l’identité sexuée de ces nouveaux adultes. Le temps d’initiation, en ce qu’il ancre un processus de transmission, s’achève par une inscription dans la lignée, c’est-à-dire dans l’héritage. A plus d’un titre, dans les sociétés de la modernité avancée, nous ne sommes plus des héritiers. Il est intéressant d’entendre parfois, dans les secteurs de l’action sociale, le terme jeunes en déshérence pour caractériser des adolescents en diverses difficultés. Ce terme notarial est habituellement utilisé pour désigner une succession dévolue à l’Etat par manque d’héritiers. Au-delà de ce raccourci sémantique, nous pourrions plutôt interroger le manque d’héritage et, pour reprendre une proposition de Pierre Bourdieu, le manque de rites d’institution – au sens d’instituer un héritier – pour nos jeunes.

Les sociétés traditionnelles comme les sociétés modernes connaissent la dureté du monde. Les éducateurs, entendus au sens large, sous toutes les latitudes ont pour fonction de rendre le jeune fort pour affronter sa vie individuelle et sociale. Depuis une vingtaine d’années, le paysage des adolescents des sociétés industrialisées s’est obscurci avec les spectres du chômage et du sida qui interfèrent aux niveaux de l’intime et de l’insertion sociale. Cette brutalité conduit les jeunes les plus fragiles à s’essayer, maladroitement et dangereusement, à ré interroger le sens même de l’existence et parfois de leur existence. A la violence du monde correspond une violence des jeunes qui désarçonne nombre d’adultes eux-mêmes mal-arrimés face aux mutations du monde moderne.

Les formes malhabiles que prennent alors les conduites à risque de nos jeunes ressemblent, de manière troublante, aux formes les plus archaïques des rites de passage que nous venons d’évoquer. Mais il n’y a bien sûr aucun chaman auprès de jeunes toxicomanes, il n’y a aucun adulte[10] lors des jeux de mort avec lesquels flirtent certains adolescents, il n’y a quasiment plus de rituels d’intronisation lorsqu’une épreuve s’achève.

Aussi il nous faut, avec prudence, observer désormais des rites individuels de passage en cela qu’ils sont intimes, voire de contrebande. Si parfois ils permettent indiscutablement de grandir, ils peuvent tout aussi bien marquer l’arrêt définitif de l’existant comme du vivant.

C’est pour cela que, depuis quelques années déjà, nous soutenons toutes les initiatives éducatives qui, au plus près du respect promu par les initiations claniques, essayent d’accompagner quelques jeunes sur le chemin périlleux qui les fera grandir de l’échec. Certaines de ces expériences prennent la forme de voyages, d’autres d’aventures, de projets. A chaque fois, il s’agit d’une scansion, d’un entre-deux, d’une retraite en quelque sorte, et d’un parcours (avec un avant et un après) pour redonner de l’épaisseur à un temps et un espace à vivre, celui de l’adolescence. « L’adolescence est le seul temps où on ait appris quelque chose » disait Marcel Proust, rappelant très justement que c’est le temps du devenir. Et l’ambition d’un peuple se mesure aussi à ses capacités à accompagner cela.

Thierry GOGUEL d’ALLONDANS est éducateur spécialisé et anthropologue. Il participe à la formation des travailleurs sociaux (IFCAAD – Strasbourg). Il a publié de nombreux articles et ouvrages sur le travail social et ses dimensions anthropologiques. Son dernier livre : Rites de passage, rites d’initiation. Lecture d’Arnold van Gennep, Québec, Les Presses de l’Université Laval (col. Lectures), 2002.

[1] Extrait du carnet de bord d’un jeune garçon de 15 ans, emmené par ses éducateurs de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, quinze jours dans le désert du grand Erg Oriental.

[2] Le risque est inhérent à la vie et la jeunesse y a goûté de tous temps. Toutefois nous formulons l’hypothèse d’un phénomène nouveau concomitant à l’adolescence moderne c’est-à-dire à la deuxième moitié du XXe siècle. David Le Breton souligne une deuxième évolution avec l’arrivée dans les années soixante-dix des sports de l’extrême et des néoaventuriers.

[3] Emile Durkheim affirmera même la non-réalité sociologique de la jeunesse !

[4] Nous devons cette expression au psychanalyste et théologien, Tony Anatrella.

[5] L’ampleur de la manifestation des jeunes contre l’extrême droite, entre les deux tours de l’élection présidentielle française, cette année 2002, semblerait contredire les 56% d’abstentions des moins de trente cinq ans, au premier tour des législatives. Et pourtant il s’agit bien de ce même paradoxe.

[6] VAN GENNEP, Arnold, Les Rites de passage, Paris, Picard, [1909], 1981.

[7] Tatouage en spirales, dont chaque spire donne de précieuses indications biographiques sur son porteur.

[8] LE BRETON, David, Signes d’identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles, Paris, Métailié, 2002.

[9] Non-polynésien.

[10] Au sens noble de ce terme car bien sûr certaines sirènes, plus âgées, arpentent les territoires de l’errance juvénile.

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